Elle s’appelait Aniela, Angèle, Agnès

Série AAA

2019

Reproduction d’une image en 22 exemplaires  

Ft 13,5 x 21  (d’après original 8,5 X 14 cm )

Tirage jet d’encre HQ

Techniques mixtes : feuille de cuivre, sequins,  fil de couture

 

 

Les deux albums (représentant ma famille) que j’utilise comme support de création m’ont été confiés par ma mère. Ils s’étendent des années 50 aux années 80. Ces albums sont le résultat d’images collectées par elle et agencées selon sa volonté. Le choix des images lui revient. 

Mon travail de réappropriation est une classification sociologique et typologique, avec dès le départ une règle : celle de ne pas travailler sur les images originales, une image peut ainsi faire l’objet de plusieurs séquences. 

Pour la série AAA, j’ai choisi de n’extraire qu’une seule image qui représente une mère et sa fille.

Au-delà de ce qu’elle signifie pour moi, il s’agit de ma grand-mère et de ma mère, je l’ai choisie pour ce qu’elle représente : l’image d’une femme seule avec son enfant. 

Ce cliché pris chez un photographe doit dater de 1947 ou 1948 . 

Nous sommes à la sortie de la guerre, l’image est légèrement sépia, les bords sont dentelés, le photographe a inscrit son nom dans le cadre ( R. Boivin)

Une singularité dans mes albums. 

Certes, ni l’époque , ni la condition sociale de ma famille ne se prêtait à ce genre d’usage : rares étaient les personnes de cette période et de cette condition qui possédaient une image d’eux-mêmes avant leur première communion.

C’est la raison pour laquelle, je pense qu’il s’agit du tout premier portrait de ma mère, enfant.

 

Sylvain Marisca, sociologue, précise dans  « l’introduction de la photographie de la vie quotidienne » :  (…) la représentation photographique des enfants était entièrement dépendante des rares rituels collectifs devenus synonymes de photographies, au premier rang desquels les

mariages.(…) La photographie introduit une nouveauté : la possibilité de connaître le visage d’une personne sans l’avoir jamais rencontrée. La distance se trouve ainsi annulée par l’image.

 

Ma grand-mère n’était pas veuve, elle élevait seule un enfant. Quelques années plus tard, elle a épousé un homme qui a reconnu sa fille. 

Pourquoi a-t’elle dépensé de l’argent qui lui manquait pour fixer cet instant chez un photographe ? Pour la faire parvenir à sa famille ? Ou, à la lueur des écrits de S. Marisca, cette image était-elle destinée à un futur époux ? 

Ce cliché correspond à ce qu’était cette cellule familiale en 1947 : une femme élevant seule son enfant.

 

Ce que je sais d’elle.

Elle s’appelait Aniela sur son acte de naissance, née en Pologne à Spie en 1912.

Elle s’appelait Angèle sur son acte de mariage en 1948, avait-elle, elle-même voulut franciser son prénom ou est-ce un caprice de l’administration ?

Elle s’appelait Agnés dans notre intimité et sur sa demande de naturalisation. C’est avec ce prénom qu’elle est décédée.

Au cours de sa vie, son identité a été changée, comme gommée pour de bonnes ou de mauvaises raisons : soucis d’écriture, de lecture, volonté de sa part ou de la part des instances publiques de se fondre dans ce nouveau pays ?

De son histoire, je ne connais pas grand-chose, quelques événements, quelques dates mais surtout beaucoup de murmures. De ce que l’on m’a raconté, je ne saurais extraire le vrai du faux, elle seule aurait su le faire.

Elle est née Aniela Rebisz, dans une petite ville de Pologne, elle a fui son pays en 1937 à cause de la misère. On me dit qu’ils étaient dans les camps à casser des cailloux. On me dit également qu’elle y vivait seule avec un petit garçon et qu’il serait mort de faim. Alors, elle est partie.

Je ne peux qu’imaginer sa venue en France, la difficulté de devoir quitter sa famille, son pays, vers un autre dont elle ne parlait pas la langue, dont elle ne partageait pas les coutumes. Elle a fui la misère pour se retrouver au cœur de la guerre. 

Je ne peux que l’imaginer.

L’administration lui a donné une carte de travail pour lui permettre de travailler dans les champs, pour un maigre salaire et logée misérablement par son employeur. Mais je sais que mon jugement est faussé, il n’est qu’une transposition dans la société actuelle.

Etait-elle plus heureuse que dans son pays d’origine ? Je ne sais pas. J’étais trop jeune pour lui poser la question.

Puis en 1945, elle a eu un enfant sans père qu’elle a élevé seule quelques années, puis a rencontré un homme, qui non seulement l’a épousé, mais a reconnu l’enfant : ma mère.

Entre ces deux étapes, elle a choisi de fixer cet instant pour l’éternité.

Son histoire est banale, c’est celle d’une émigrée, fille-mère, une histoire de souffrance, de misère et de secrets.

Je ne connais rien de cette femme, ou si peu.

L’image est étonnante, le décor est austère, cette femme que je pensais blonde aux yeux bleus-gris, se révélant si brune. Elle semble âgée mais n’a que 35 ans. Elle regarde l’objectif dans ses habits du dimanche avec un petit sourire. L’enfant, à ses côtés, ne semble pas à l’aise sur ce décor sans doute vertigineux pour elle, malgré la main de sa mère autour de la sienne.  Elle semble absorbée par quelque chose à gauche du photographe. Elle ne sourit pas mais son regard est profond. 

Et pour moi l’élément le plus important : l’ombre portée si prononcée sur le mur du fond de cette petite fille : Comme l’ombre de ce père qu’elle n’a pas connu, comme l’ombre de ce grand-frère disparu. 

Il y a bien un troisième personnage sur cette image : l’ombre du secret.

 

C’est une histoire de secrets de famille.

C’est une histoire de départ vers l’inconnu, une histoire d’émigration.

C’est une histoire de misère et de mort, une histoire de guerre.

C’est une histoire de fille-mère, une histoire de fantômes.

C’est une histoire qui touche ma propre identité, qui me constitue mais c’est une histoire universelle, celle de centaines de gens, de milliers qui fuient tous les jours la misère et la guerre et vont devenir des fantômes ailleurs. 

Parce qu’on ne va pas les regarder, on ne va pas les accueillir pour ce qu’ils sont et, peut-être comme ma grand-mère, vont-ils devoir changer d’identité pour s’enraciner dans le présent.

 

Pour traduire toutes ces histoires, j’ai travaillé sur des dizaines d’exemplaires de cette même image. 

Avec du fil j’ai raccordé son histoire à la mienne. 

Avec de l’enluminure, je l’ai rendu remarquable, dans une forme de sacralisation, une réparation.

Je me suis rapprochée au plus près de l’image, j’y suis entrée pour me faufiler dans cette part d’intimité dont l’espace -temps et les secrets m’ont rendu étrangère à cette femme, à cette enfant qui, pourtant, constituent une part de moi.

 

Il y a quelques années, j’ai séjourné chez une amie à Varsovie à qui j’ai offert la première version brodée de cette image. C’était une de mes premières interventions sur les images de mon album. Sans doute ce qui a déclenché mon désir d’utiliser ces images comme matière première dans mon travail.

 

Le nombre d’image de ce livret n’est pas exhaustif,  je pourrais en travailler des dizaines d’autres mais, cette publication, tout comme cette image photographique, n’est que la représentation d’un instant. 

 

 CC. novembre 2019